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Spyware en Italie
ce que signifie vraiment le tarif de 150 euros par jour.

L’Italie dispose d’un écosystème ancien et important de logiciels d’interception et de surveillance. En 2024, près de 5 200 interceptions par « cheval de Troie » auraient été autorisées par les procureurs. Mais 150 euros par jour n’est pas le prix universel d’un spyware : c’est un tarif de référence fixé par le ministère italien de la Justice pour certaines interceptions télématiques actives. Mise à jour : 9 septembre 2026 · 12 min de lecture · Publié en mai 2026
Logiciels espions, surveillance des smartphones et interceptions en Italie

L’article initial décrivait l’Italie comme un « laboratoire » des spywares bon marché. Le constat d’un usage important des captateurs informatiques est documenté, mais plusieurs formulations devaient être précisées. Le débat ne porte pas seulement sur des outils clandestins : il concerne aussi un dispositif d’interception prévu par le droit italien, un marché commercial opaque et des affaires distinctes de surveillance de journalistes et d’acteurs de la société civile.

Pourquoi l’Italie est un acteur majeur du spyware

L’Italie n’est pas devenue en quelques mois un centre de la surveillance numérique. Son industrie des interceptions est ancienne, nourrie par des décennies de lutte contre la mafia, le terrorisme, la corruption et la criminalité organisée. Des entreprises italiennes ont progressivement développé des outils capables d’intercepter des communications, de pénétrer des appareils ou d’extraire des données destinées aux enquêtes judiciaires.

Les classements internationaux doivent toutefois être formulés avec précision. Un travail de l’Atlantic Council consacré à l’écosystème mondial du spyware et des outils de criminalistique numérique place Israël en tête des pays d’origine des fournisseurs et l’Italie parmi les principaux pôles, souvent décrite comme deuxième producteur. Des analyses publiées en 2026 évaluent à environ 13,6 % la part des entités recensées qui sont liées à l’Italie.

Cela ne signifie pas que l’Italie constitue automatiquement le « deuxième marché mondial » en valeur ou en nombre de contrats. Les données disponibles portent surtout sur l’origine des fournisseurs identifiés. Le marché réel est difficile à mesurer : certaines sociétés commercialisent de la cyberintelligence, de l’interception légale ou des outils forensiques sans employer le terme spyware, et une partie des contrats n’est pas publique.

La question de la souveraineté numérique dépasse d’ailleurs le seul secteur de la surveillance. WY-Créations a également consacré une analyse aux moteurs de recherche européens et aux alternatives à Google.

Ce que recouvrent réellement les 150 euros par jour

Le chiffre de 150 euros par jour est bien documenté. Mais son sens a été simplifié dans de nombreux articles. Wired Italia a détaillé le barème adopté par le ministère italien de la Justice pour les prestations d’interception : trois euros par jour pour certaines interceptions téléphoniques classiques, dix euros pour du sniffing passif de données et jusqu’à 150 euros par jour pour une interception télématique active.

Cette interception active peut permettre, selon la prestation et le dispositif, de collecter de l’audio, de la vidéo, des informations sur les appels, la localisation Wi-Fi ou GPS et certaines données provenant d’applications. Le tarif concerne donc une catégorie encadrée de prestations facturées aux autorités judiciaires. Il ne s’agit pas du prix de vente d’une licence Pegasus, Graphite ou de n’importe quel produit commercial de surveillance.

Une enquête publiée en 2023 indiquait une durée moyenne de 74 jours pour certaines interceptions télématiques, soit environ 11 100 euros si le tarif quotidien maximal de 150 euros s’applique.

Comparer directement ce montant aux « plusieurs millions » attribués à certains contrats Pegasus est trompeur. Les produits, leurs capacités, leurs modes d’infection, leurs infrastructures et leurs modèles commerciaux ne sont pas identiques. Un outil zero-click exploitant une vulnérabilité inconnue peut coûter des millions ; une prestation judiciaire facturée à la journée répond à une autre logique.

Le chiffre de 150 euros reste spectaculaire parce qu’il montre l’industrialisation de certaines interceptions. Il ne faut cependant pas le présenter comme le « prix d’un téléphone espionné » dans tous les scénarios : il s’agit d’un barème de prestation.

Le contenu des communications reste un enjeu distinct de la sécurité de l’application utilisée. Notre dossier sur les messageries européennes sécurisées rappelle notamment qu’un chiffrement de bout en bout protège le transport des messages mais ne rend pas un téléphone compromis invulnérable.

Les 5 200 interceptions de 2024 : un chiffre élevé, mais à bien interpréter

Selon les statistiques du ministère italien de la Justice reprises par Osservatorio Nessuno et plusieurs médias, les procureurs italiens ont autorisé en 2024 près de 5 200 interceptions par « cheval de Troie ». Ce volume est présenté comme nettement supérieur à celui observé dans d’autres pays européens et illustre le recours important à ce type de technique en Italie.

Là encore, le chiffre ne doit pas être transformé en autre chose. Il ne prouve pas que 5 200 personnes ont été espionnées illégalement, que 5 200 journalistes ont été ciblés ou que toutes les opérations étaient réalisées avec le même logiciel. Il s’agit d’autorisations d’interceptions par captateur ou cheval de Troie dans le cadre judiciaire italien.

Le terme italien captatore informatico désigne un logiciel introduit sur un appareil électronique portable afin de permettre certaines interceptions. Le code de procédure pénale prévoit son utilisation dans des conditions précises. L’article 267 exige en principe une autorisation motivée du juge des enquêtes préliminaires, demandée par le procureur lorsque des indices graves existent et que l’interception est jugée absolument indispensable à l’enquête.

Des règles particulières existent pour les lieux privés et certaines infractions graves, ainsi qu’une procédure d’urgence soumise à validation judiciaire. Toute utilisation d’un captateur n’est donc pas, par nature, clandestine ou illégale.

Cette distinction entre capacité technique et usage réel est également essentielle dans d’autres sujets de vie privée. Voir notre article sur l’IA capable d’inférer un profil à partir des publicités consultées.

Paragon et ASIGINT : deux affaires distinctes qui ont relancé le débat

L’actualité italienne ne se limite pas aux interceptions judiciaires ordinaires. Deux dossiers distincts ont ravivé les inquiétudes sur l’usage de technologies de surveillance contre des journalistes et des membres de la société civile.

Le premier concerne Graphite, le spyware de Paragon Solutions. En janvier 2025, WhatsApp a averti environ 90 utilisateurs dans plusieurs pays qu’ils avaient été ciblés par une attaque liée à Paragon. Citizen Lab a ensuite analysé plusieurs cas italiens, notamment ceux de personnes engagées dans le sauvetage de migrants en Méditerranée et de journalistes.

En mars 2026, l’affaire a franchi une étape supplémentaire : les procureurs de Rome et de Naples ont annoncé que des expertises techniques avaient identifié sur trois téléphones Android, dont celui du journaliste Francesco Cancellato et ceux de deux militants, des traces compatibles avec une infection par Graphite. Cette confirmation judiciaire renforce fortement la matérialité des intrusions. Elle ne répond toutefois pas à toutes les questions sur le commanditaire ou la chaîne de responsabilité.

Le second dossier concerne ASIGINT, filiale du groupe italien SIO. Le 1er avril 2026, WhatsApp a déclaré qu’environ 200 utilisateurs avaient été incités à télécharger une fausse version de WhatsApp contenant un logiciel espion. Meta a attribué la campagne à ASIGINT et l’a décrite comme très ciblée. L’entreprise travaille dans le secteur de la cyberintelligence et fournit des technologies à des acteurs publics.

Cette attaque reposait sur de l’ingénierie sociale : la victime devait installer une application malveillante imitant WhatsApp. Meta a expressément précisé que l’affaire ne démontrait pas une rupture du chiffrement de l’application officielle. Confondre ce scénario avec une vulnérabilité de WhatsApp aurait donc été inexact.

Ces affaires doivent être séparées des vulnérabilités classiques d’un système d’exploitation. Pour comprendre cette différence, voir notre dossier sur une faille critique du noyau de Windows 11.

Ce que dit le droit et où commence la controverse sur les droits fondamentaux

Un outil de surveillance peut être utilisé dans un cadre judiciaire légal et rester extrêmement intrusif. Les deux constats ne sont pas contradictoires. L’enjeu européen porte sur les garanties qui entourent son emploi : nécessité de l’opération, proportionnalité par rapport à l’infraction, autorisation indépendante, durée limitée, protection des communications privilégiées, contrôle après l’opération et voies de recours pour les personnes concernées.

Après la commission d’enquête PEGA, le Parlement européen a demandé que le spyware ne soit utilisé que dans des circonstances exceptionnelles, pour une finalité prédéfinie et pendant une durée limitée. Il a également recommandé des autorisations judiciaires strictes, une surveillance indépendante, la notification ultérieure des personnes visées et la suppression des données lorsque leur conservation n’est plus justifiée.

Lorsque les cibles sont des journalistes, avocats ou défenseurs des droits humains, une intrusion peut aussi révéler leurs sources, leurs contacts et des informations sur des tiers non visés.

C’est cette capacité d’accès total qui distingue le spyware d’une écoute téléphonique traditionnelle. Lorsqu’un appareil est compromis, le chiffrement d’une messagerie ne suffit plus toujours : le contenu peut être récupéré avant son chiffrement, après son déchiffrement ou directement depuis l’appareil. La protection de la vie privée dépend donc aussi de l’intégrité du terminal.

Aucun outil ne transforme automatiquement une enquête légitime en violation des droits fondamentaux. Mais plus l’outil donne accès à l’intégralité d’un appareil, plus l’exigence de proportionnalité et de contrôle doit être élevée.

La régulation européenne des grandes plateformes illustre un autre volet de ce rapport entre technologie et droit. WY-Créations suit notamment le dossier de l’amende européenne concernant Temu et les sanctions visant Google dans le cadre du DMA.

Pourquoi EDRi réclame désormais une interdiction européenne complète

La position d’European Digital Rights est plus radicale que celle des institutions européennes. En juin 2025, EDRi a publié un document de position concluant qu’une interdiction complète du spyware et de son marché commercial est, selon l’organisation, la seule approche compatible avec les droits humains.

En janvier 2026, le réseau a lancé un fonds documentaire dédié aux abus de spyware en Europe. Il estime qu’au moins 14 États membres de l’Union ont utilisé des logiciels espions commerciaux et juge que les scandales se poursuivent sans cadre européen contraignant suffisamment spécifique. EDRi dénonce également l’opacité du marché, l’absence de recours effectif pour de nombreuses victimes et le rôle de financements publics européens dans certaines entreprises du secteur.

Il faut néanmoins distinguer cette revendication militante de l’état du droit. En septembre 2026, il n’existe pas d’interdiction générale du spyware dans toute l’Union européenne. Le Parlement européen a adopté des recommandations et demandé des standards communs très stricts, mais sa position n’est pas identique à celle d’EDRi : le Parlement envisage encore un usage exceptionnel, encadré et proportionné par les forces de l’ordre.

La Commission européenne condamne les accès illégaux et reconnaît les enjeux de vie privée, de presse et d’État de droit, mais ses compétences restent limitées lorsque les États invoquent la sécurité nationale.

L’affirmation selon laquelle « Bruxelles ne fait rien » est donc trop absolue. Des travaux parlementaires, des recommandations, des enquêtes et l’application de textes existants existent. En revanche, l’absence d’un régime européen spécifique et uniforme interdisant ou encadrant complètement le spyware reste une critique fondée, et c’est précisément ce que les organisations comme EDRi contestent.

Les menaces pesant sur les appareils ne proviennent pas uniquement des États. Les cybercriminels exploitent aussi les ressources informatiques à leur profit, comme expliqué dans notre article sur le cryptojacking via des chatbots IA.

QUESTIONS FRÉQUENTES

Ce qu’il faut retenir sur les logiciels espions en Italie.

Un logiciel espion utilisé en Italie coûte-t-il réellement 150 euros par jour ?

Le ministère italien de la Justice a fixé un tarif de 150 euros par jour pour certaines interceptions télématiques actives. Ce chiffre ne représente pas le prix universel de tous les spywares commerciaux et ne peut pas être appliqué directement à Pegasus ou Graphite.

Que représentent les 5 200 interceptions de 2024 ?

Il s’agit d’environ 5 200 autorisations d’interceptions par cheval de Troie rapportées à partir des statistiques du ministère italien de la Justice. Cela témoigne d’un usage important du captateur informatique, mais ne signifie pas que 5 200 personnes auraient été espionnées illégalement.

Les captateurs informatiques sont-ils légaux en Italie ?

Oui, leur utilisation est prévue par le code de procédure pénale sous certaines conditions. Le procureur doit en principe demander l’autorisation d’un juge et démontrer notamment la nécessité de l’interception. Le débat porte sur les conditions d’utilisation, le contrôle et la proportionnalité.

L’Italie est-elle vraiment le deuxième marché mondial du spyware ?

Il est plus rigoureux de parler d’un des principaux pays producteurs ou d’origine des fournisseurs. Certaines bases classent l’Italie deuxième derrière Israël. Elles ne démontrent pas nécessairement qu’elle est le deuxième marché mondial en chiffre d’affaires ou en nombre de contrats.

Que s’est-il passé avec Paragon en Italie ?

Des journalistes et militants italiens ont été ciblés par le spyware Graphite. En mars 2026, des procureurs italiens ont confirmé des traces compatibles avec une infection sur trois téléphones. Les investigations n’ont pas pour autant répondu publiquement à toutes les questions sur le commanditaire.

ASIGINT a-t-elle piraté WhatsApp ?

WhatsApp a attribué à ASIGINT une campagne ayant incité environ 200 utilisateurs à installer une fausse application contenant un spyware. Meta a précisé qu’il ne s’agissait pas d’une vulnérabilité du chiffrement de l’application officielle, mais d’une attaque fondée sur l’ingénierie sociale.

EDRi demande-t-elle l’interdiction de tous les spywares ?

Oui. EDRi défend depuis 2025 une interdiction complète du spyware et du marché commercial associé dans l’Union européenne. Cette position est plus stricte que celle du Parlement européen, qui envisage un usage exceptionnel sous garanties très fortes.

L’Union européenne a-t-elle déjà interdit les logiciels espions ?

Non. En septembre 2026, aucune interdiction générale et uniforme n’est en vigueur dans toute l’Union. Des règles existantes, des recommandations parlementaires et des mécanismes de contrôle s’appliquent, mais EDRi estime qu’ils sont insuffisants.

Florence Salmon
Fondatrice de WY-Créations® — référenceuse senior et développeuse

WY-Créations suit les évolutions du Web, de la cybersécurité, de la vie privée et des réglementations numériques. Cet article a été repris à partir de sa version de mai 2026 afin de distinguer les chiffres officiellement documentés, les affaires judiciairement confirmées et les positions militantes ou institutionnelles. Retrouvez les avis clients WY-Créations.

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