Épuisement des créateurs de contenu :
ce que dit le baromètre, et ce qu’il ne dit pas.
Le chiffre de neuf créateurs sur dix a fait le tour des rédactions. Il est exact, il vient d’une étude sérieuse, et il est plus intéressant que son titre ne le laisse croire. Il repose sur trois cent trois répondants, il coexiste avec des signaux d’amélioration, et il révèle un mécanisme précis plutôt qu’un malaise diffus.
Ce que dit l’étude
Le baromètre a été publié à l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, le 10 octobre 2025, dans un contexte où la santé mentale avait été déclarée Grande Cause nationale.
- Il s’agit de la troisième édition d’un baromètre annuel lancé en 2023 par la plateforme vidéo Dailymotion.
- L’enquête a été réalisée par l’institut YouGov, du 1er au 18 août 2025.
- L’échantillon comprend 2 024 utilisateurs et 303 créateurs de contenu.
- L’association e-Enfance, qui gère le numéro 3018, figure parmi les partenaires.
- Le rapport complet, incluant la méthodologie détaillée, a été rendu public.
Les résultats côté créateurs sont ceux qui ont le plus circulé. Quatre-vingt-onze pour cent déclarent des signes d’épuisement professionnel, avec un détail utile pour comprendre de quoi il s’agit : quarante et un pour cent ressentent une pression constante de publier, trente-sept pour cent font état de troubles du sommeil, trente pour cent évoquent une anxiété régulière, et quarante-trois pour cent ne coupent jamais.
La transparence méthodologique de cette étude mérite d’être saluée : dates de terrain, taille d’échantillon, institut et rapport complet accessibles. Beaucoup de statistiques circulant sur ce sujet n’en fournissent aucune.
Le paradoxe des deux chiffres
Le même échantillon produit deux résultats qui semblent s’exclure, et cette apparente contradiction est le passage le plus instructif de toute l’étude.
Quatre-vingt-deux pour cent des créateurs se déclarent en bonne santé mentale, chiffre stable depuis 2024. Et quatre-vingt-onze pour cent déclarent des signes d’épuisement professionnel. Ces deux réponses viennent des mêmes personnes.
Elles ne se contredisent pas parce qu’elles ne portent pas sur la même chose. La première mesure un état général, la seconde une fatigue liée à une activité. On peut aller bien dans sa vie et être épuisé par son travail : c’est même la situation la plus courante en matière de risques professionnels. L’épuisement décrit ici est un phénomène de métier, pas une pathologie généralisée.
Cette distinction a une conséquence pratique importante. Traiter le phénomène comme une crise de santé mentale collective conduit à des réponses individuelles : conseils de bien-être, invitations à la déconnexion, applications de méditation. Le traiter comme un risque professionnel conduit ailleurs : à interroger les conditions d’exercice du métier, la dépendance à un donneur d’ordre algorithmique, et l’absence de cadre protecteur pour une activité qui ne relève ni du salariat ni de l’entrepreneuriat classique. La seconde lecture est plus dérangeante et plus utile.
Une seconde nuance va dans le même sens. La perception des réseaux s’améliore : seuls cinquante pour cent des créateurs jugent leur impact négatif sur la santé mentale, contre cinquante-huit pour cent l’année précédente. Les auteurs de l’étude y voient le signe d’une meilleure capacité de recul face aux codes des plateformes. Autrement dit, les créateurs s’aguerrissent, mais la charge de travail, elle, ne diminue pas.
La course à l’algorithme
C’est le mécanisme identifié par l’étude, et il explique l’épuisement mieux que le simple volume de travail.
Soixante-deux pour cent des créateurs déclarent ajuster leurs contenus aux algorithmes, parfois au détriment de leurs envies. Parmi les dix-huit à trente-quatre ans, quatre-vingts pour cent se disent contraints de s’adapter pour continuer d’exister dans les fils de recommandation.
Le chiffre le plus révélateur est ailleurs. Quatre-vingt-onze pour cent des créateurs reconnaissent avoir déjà ressenti que cette course les poussait à produire du contenu moins authentique ou plus sensationnaliste. Ce n’est pas la quantité de travail qui use, c’est le conflit permanent entre ce qu’on voudrait faire et ce qui fonctionne.
Ce conflit a un nom en psychologie du travail : la dissonance entre les valeurs et les actes. Elle est reconnue comme l’un des facteurs les plus fiables d’épuisement professionnel, davantage que la charge horaire. Un créateur qui publie beaucoup mais assume ce qu’il publie tient mieux qu’un créateur qui publie moins en ayant le sentiment de se trahir. Cette tension nourrit aussi la méfiance du public, phénomène que nous décrivions dans notre article sur la défiance des audiences envers les influenceurs.
Le versant utilisateurs
L’étude interroge aussi ceux qui regardent, et les résultats dessinent un tableau contrasté plutôt qu’uniformément sombre.
- Trente-trois pour cent des utilisateurs de plateformes vidéo déclarent ne pas se sentir bien mentalement, proportion qui monte à trente-huit pour cent parmi les dix-huit à vingt-quatre ans.
- Soixante-neuf pour cent des dix-huit à vingt-quatre ans se comparent en faisant défiler leur fil et se sentent ensuite moins satisfaits de leur apparence ou de leur vie.
- Les symptômes les plus cités sont la fatigue, à cinquante-trois pour cent, l’anxiété, à quarante-neuf pour cent, et l’isolement, à vingt-huit pour cent.
- Une personne sur deux ressent une émotion négative après s’être connectée.
- La proportion de personnes déclarant avoir été exposées à la haine en ligne recule, à dix-sept pour cent contre vingt-deux pour cent l’année précédente.
- Parmi les dix-huit à vingt-quatre ans, cinquante-neuf pour cent jugent leur santé mentale bonne, contre soixante-cinq pour cent l’année précédente.
Le mécanisme central identifié est la comparaison sociale, pas le temps passé. Ce point importe, car il oriente les réponses utiles : réduire la durée d’usage sans changer ce que l’on regarde produit peu d’effet, alors que modifier ses abonnements agit directement sur le déclencheur. Ces constats rejoignent les préoccupations exprimées dans notre article sur les effets des réseaux sociaux sur les plus jeunes.
Le recul de l’exposition déclarée à la haine en ligne constitue le signal positif le plus net de cette édition. Il coïncide avec le renforcement des dispositifs de modération engagé par les plateformes.
Ce que l’étude ne dit pas
Trois précautions de lecture s’imposent, et les signaler ne revient pas à écarter les résultats.
La première tient au commanditaire. L’étude est publiée par une plateforme vidéo, sur un sujet qui concerne directement les plateformes vidéo. Le recours à un institut indépendant et la publication de la méthodologie complète limitent le risque, mais le choix des questions posées relève toujours de celui qui commande. Une plateforme n’interroge pas nécessairement sur ce qui la mettrait le plus en cause.
La deuxième tient à l’échantillon. Trois cent trois créateurs constituent une base honnête pour une enquête sectorielle, mais elle reste modeste, et la catégorie recouvre des réalités totalement différentes : quelqu’un qui publie en complément de son emploi et quelqu’un qui en vit intégralement ne subissent pas la même pression. L’étude ne permet pas de distinguer ces profils.
La troisième tient à la nature des réponses. Un signe d’épuisement déclaré n’est pas un diagnostic. L’épuisement professionnel est une réalité clinique reconnue, qui s’évalue par un professionnel de santé, pas par une case cochée dans un questionnaire. L’étude mesure un ressenti largement partagé, ce qui est en soi une information précieuse, mais ne dit rien de la proportion de personnes réellement en situation pathologique.
Reconnaître les signaux
Les indicateurs relevés par l’étude recoupent ceux que décrivent les professionnels de santé au travail, et ils valent bien au-delà de la création de contenu.
- Un sommeil qui se dégrade durablement, avec des difficultés d’endormissement liées à la rumination professionnelle.
- Une incapacité à couper, y compris pendant les périodes censées être libres.
- Une perte de plaisir dans une activité qui en procurait, souvent le premier signal et le plus négligé.
- Le sentiment de produire quelque chose qui ne vous ressemble plus, particulièrement documenté dans cette étude.
- Une anxiété liée à la performance chiffrée, qui transforme chaque publication en évaluation.
- Un isolement progressif, la charge de travail rognant sur les relations qui permettaient de tenir.
Quelques pistes reviennent dans les recommandations professionnelles : définir des plages sans connexion et les tenir, cesser de consulter les statistiques en continu, réintroduire des contenus qu’on aime produire même s’ils performent moins, s’entourer de pairs pour rompre l’isolement. Ces mesures d’organisation ne remplacent jamais un accompagnement lorsque les signaux persistent.
Si ces signaux durent, en parler à un médecin traitant reste la démarche la plus simple et la plus efficace. En cas de violences ou de harcèlement en ligne, le 3018 est un numéro gratuit dédié, joignable par téléphone et par messagerie.
Ce qu’une entreprise doit en retenir
Une TPE qui anime ses réseaux sociaux se trouve exposée aux mêmes mécanismes, souvent sans en avoir conscience.
Le premier enseignement concerne la personne qui publie. Dans une petite structure, c’est fréquemment le dirigeant lui-même, en plus de son métier. La pression de la régularité s’ajoute alors à une charge déjà pleine, et la comparaison avec des concurrents qui semblent publier sans effort produit exactement le mécanisme décrit par l’étude.
Le deuxième porte sur la dépendance à un canal qu’on ne maîtrise pas. Un compte social est un espace loué : ses règles changent, sa visibilité fluctue, et rien ne garantit qu’il portera encore votre activité dans deux ans. Un site que vous possédez, un fichier de contacts que vous détenez et un référencement qui vous appartient ne dépendent d’aucun arbitrage extérieur.
Le troisième enseignement porte sur ce qu’on mesure. Un créateur épuisé l’est souvent parce qu’il suit ses statistiques en permanence et interprète chaque variation comme un jugement. Une entreprise qui adopte le même réflexe s’expose au même effet, sans le bénéfice : le nombre de vues d’une publication ne dit rien du nombre de devis signés. Suivre les demandes reçues plutôt que les indicateurs de plateforme allège la charge mentale et renseigne mieux.
Le quatrième point est une question de rythme soutenable. Publier deux fois par mois pendant trois ans construit davantage qu’une cadence quotidienne abandonnée au bout de six semaines. Une stratégie qui articule plusieurs canaux, comme nous le détaillions dans notre article sur les campagnes multicanales, répartit la charge au lieu de la concentrer sur le seul flux social.
Ce qu’on nous demande le plus souvent.
D’où vient le chiffre de 9 créateurs sur 10 ?
De la troisième édition du baromètre annuel de Dailymotion, publiée le 10 octobre 2025. L’enquête a été menée par YouGov du 1er au 18 août 2025 auprès de 2 024 utilisateurs et 303 créateurs, avec la participation de l’association e-Enfance.
Comment 82 % et 91 % peuvent-ils coexister ?
Parce qu’ils mesurent des choses différentes. Le premier porte sur un état général, le second sur une fatigue liée à l’activité professionnelle. On peut aller bien dans sa vie et être épuisé par son travail : c’est la situation la plus courante en matière de risques professionnels.
Quelle est la cause principale identifiée ?
Le conflit entre ce qu’on voudrait produire et ce qui fonctionne. Quatre-vingt-onze pour cent des créateurs reconnaissent avoir ressenti que la course à l’algorithme les poussait vers des contenus moins authentiques. Cette dissonance épuise davantage que la charge horaire.
Y a-t-il des signaux positifs ?
Oui, deux. La proportion de créateurs jugeant l’impact des réseaux négatif sur leur santé mentale recule, à cinquante pour cent contre cinquante-huit l’année précédente. Et l’exposition déclarée à la haine en ligne diminue, à dix-sept pour cent contre vingt-deux.
Faut-il se méfier de ces chiffres ?
Les lire avec précaution. L’étude est commanditée par une plateforme vidéo sur un sujet la concernant, l’échantillon de créateurs est modeste, et un signe déclaré n’est pas un diagnostic. La méthodologie publiée et le recours à un institut indépendant limitent néanmoins ces réserves.
Que faire si je reconnais ces signaux ?
Des mesures d’organisation aident : plages sans connexion tenues, arrêt de la consultation continue des statistiques, retour à des contenus qu’on aime produire. Si les signaux persistent, en parler à un médecin traitant est la démarche la plus simple. Le 3018 est dédié aux violences en ligne.
- Troisième édition du Baromètre annuel de la santé mentale en ligne publiée par Dailymotion le 10 octobre 2025, rapport complet et méthodologie accessibles.
- Enquête réalisée par l’institut YouGov du 1er au 18 août 2025 auprès de 2 024 utilisateurs et 303 créateurs de contenu.
- Partenariat avec l’association e-Enfance, gestionnaire du numéro national 3018 dédié aux violences numériques.
- Comparaisons avec les éditions précédentes du même baromètre, lancé en 2023.
- Étude internationale publiée en 2025 sur l’épuisement des créateurs, relevant des ordres de grandeur convergents.
- Travaux de référence en psychologie du travail sur la dissonance entre valeurs et actes comme facteur d’épuisement professionnel.
WY-Créations conçoit des sites internet et construit des stratégies de visibilité pour les artisans, les TPE, les PME et les professions libérales depuis 2018. Les résultats d’enquête sont rapportés avec leur méthodologie et leur commanditaire ; un signe déclaré n’est pas un diagnostic, et ces éléments ne remplacent pas un avis médical. Pour aller plus loin : les avis clients, à propos de l’agence ou nous écrire.
Votre entreprise dépend-elle d’un compte que vous ne possédez pas ?
Un compte social est un espace loué : ses règles changent, sa visibilité fluctue. Un site que vous possédez et un référencement qui vous appartient ne dépendent d’aucun arbitrage extérieur.