Un milliard pour le quantique
et deux doctrines opposées.
Trois éléments manquaient ou étaient inexacts dans la version de mai 2026. L’enveloppe totale annoncée ce jour-là était de 1,55 milliard d’euros, le volet semi-conducteurs ayant été omis. Le calendrier du Quantum Act n’était pas précisé, alors qu’il a été fixé depuis. Et Pasqal n’attendait plus son entrée en Bourse : elle a eu lieu le 28 août 2026.
Deux annonces en quarante-huit heures
La coïncidence de calendrier a fait l’essentiel du commentaire. Elle mérite d’être détaillée, car les deux annonces ne relèvent pas du même instrument.
Le 21 mai 2026, le département du Commerce des États-Unis annonce la signature de neuf lettres d’intention portant sur 2,013 milliards de dollars d’incitations fédérales au titre du CHIPS and Science Act. Le portefeuille couvre deux entreprises de fonderie quantique et sept sociétés de calcul quantique. La condition posée est inhabituelle : l’administration obtient une participation minoritaire et non contrôlante au capital de chacune des bénéficiaires.
La répartition est très inégale. IBM reçoit un milliard de dollars pour créer Anderon, filiale autonome installée à Albany dans l’État de New York, destinée à exploiter une fonderie de plaquettes quantiques en 300 millimètres. IBM annonce y ajouter un milliard de dollars de fonds propres. GlobalFoundries obtient 375 millions pour une fonderie domestique sécurisée couvrant plusieurs architectures. Quantinuum, D-Wave, Infleqtion, Atom Computing, PsiQuantum et Rigetti reçoivent jusqu’à 100 millions de dollars chacune, et Diraq jusqu’à 38 millions.
La structure du portefeuille américain mérite un mot. Sur les neuf bénéficiaires, deux sont des fondeurs et sept des concepteurs de machines, répartis sur cinq familles technologiques distinctes : atomes neutres, spin sur silicium, supraconducteurs, photonique et ions piégés. Washington ne parie donc pas sur une technologie mais sur l’ensemble du spectre, en sécurisant d’abord la capacité de fabrication. C’est une logique de chaîne d’approvisionnement avant d’être une logique de recherche, et elle prolonge directement l’architecture du CHIPS Act appliquée aux semi-conducteurs classiques.
Le lendemain, 22 mai 2026, le gouvernement français annonce à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne, un investissement supplémentaire d’un milliard d’euros via France 2030 sur la période 2026-2030. L’annonce est faite lors d’un forum européen consacré aux technologies électroniques et quantiques, au Très Grand Centre de calcul du Commissariat à l’énergie atomique.
Ce que finance le milliard français
L’enveloppe n’est pas un chèque global. Elle se répartit sur quatre axes identifiés, dont deux relèvent de l’achat et deux du soutien amont.
- Accélération du programme d’achats publics Proqcima sur la période 2026-2032, principal levier de commande de l’État.
- Cofinancement de programmes européens d’acquisition de supercalculateurs, pour ancrer la demande à l’échelle du continent.
- Soutien au socle de recherche et à la formation des talents, sans lequel la filière industrielle n’a pas de vivier.
- Investissement dans les capteurs quantiques et les communications quantiques, deux domaines distincts du calcul et souvent plus proches du marché.
L’objectif affiché par le gouvernement est explicite : progresser vers un ordinateur quantique universel indépendant et bâtir une filière quantique européenne de rang mondial d’ici 2030. Les applications visées ne se limitent pas au calcul, les communications d’État citant la santé, l’énergie, les télécommunications, la défense et la cybersécurité. Le troisième axe mérite d’être souligné : les capteurs et les communications quantiques sont techniquement plus mûrs que le calcul, et leurs débouchés commerciaux plus proches, ce qui en fait un pari moins spectaculaire mais plus sûr que la course aux qubits.
Le motif invoqué par l’Élysée est l’accélération constatée aux États-Unis et en Chine sur ces technologies critiques. Le déclencheur est donc défensif, ce qui explique la simultanéité des annonces des deux côtés de l’Atlantique.
D’où viennent les 3,3 milliards
Le chiffre de 3,3 milliards d’euros a beaucoup circulé sans jamais être décomposé. Il agrège trois strates successives, et la distinction compte pour évaluer l’effort réel.
La première est la stratégie nationale quantique, lancée en janvier 2021 et dotée de 1,8 milliard d’euros sur la période 2021-2025. Elle portait principalement sur la recherche, les plateformes de calcul et l’amorçage d’un tissu de jeunes entreprises.
La deuxième est le programme Proqcima, lancé en 2024 et doté de 500 millions d’euros sur cinq ans. Sa nature diffère : il ne s’agit plus de subventionner la recherche mais d’acheter, l’État se plaçant en client engagé sur la durée. Il est piloté par la Direction générale de l’armement et repose sur un accord-cadre de quinze ans avec cinq entreprises françaises.
La troisième est le milliard annoncé le 22 mai 2026. Additionnées, ces trois strates donnent bien 3,3 milliards d’euros engagés depuis 2021. Rapporté aux 2,013 milliards de dollars annoncés par Washington en une seule journée, l’écart est moins abyssal qu’il n’y paraît, mais il porte sur des périodes très différentes : cinq ans d’un côté, une opération ponctuelle de l’autre, à laquelle s’ajoutent les budgets fédéraux préexistants.
Les cinq industriels de Proqcima
Le programme a retenu cinq entreprises françaises, chacune sur une technologie de qubit différente. Ce choix de la diversité technologique est délibéré : personne ne sait encore quelle approche passera l’échelle.
- Pasqal, atomes neutres piégés par pinces optiques. Entrée au Nasdaq le 28 août 2026 sous le symbole PSQL, environ 360 millions de dollars levés pour une valorisation proche de deux milliards, via une fusion avec une société d’acquisition cotée. Une cotation à Euronext Paris est envisagée fin 2026 ou début 2027.
- Quandela, photonique. Constructeur de Lucy, machine installée au Très Grand Centre de calcul, et déjà engagé sur un successeur de 24 qubits nommé Canopus.
- Alice & Bob, qubits dits « de chat » sur circuits supraconducteurs, approche conçue pour réduire nativement le taux d’erreur.
- Quobly, qubits de spin sur silicium, avec l’argument décisif de la compatibilité avec les procédés CMOS des fonderies existantes.
- C12, nanotubes de carbone, technologie visant une meilleure stabilité des qubits et donc un passage à l’échelle facilité.
Le calendrier du programme est structuré en deux temps. La première phase, consacrée à la montée en maturité, s’achève ; la seconde s’ouvre en 2026 et doit conduire à la sélection, en 2028, des trois technologies jugées les plus performantes. Les candidats retenus travailleront ensuite jusqu’en 2032. Cette mécanique de sélection progressive est ce qui distingue Proqcima d’une subvention classique : les entreprises ne sont pas financées pour exister, elles sont mises en concurrence sur des jalons techniques.
Pasqal a annoncé en juin 2026 un processeur nommé Vela, doté de plus de 256 qubits, destiné à démontrer un avantage sur des problèmes industriels concrets avec des partenaires comme CMA CGM et Sumitomo.
Lucy, la stratégie rendue visible
La machine présentée lors du déplacement présidentiel n’a pas été installée pour l’occasion. Elle fonctionnait déjà, et son histoire illustre bien le montage européen défendu par Paris.
Lucy est un ordinateur quantique photonique de douze qubits conçu par Quandela. Livré au Très Grand Centre de calcul du CEA à l’automne 2025, il a été inauguré le 14 avril 2026. Il s’agit de la deuxième machine quantique hébergée sur le site, après celle de Pasqal en 2024.
Le financement est révélateur. La machine a été acquise par l’entreprise commune européenne EuroHPC, dans le cadre du consortium EuroQCS-France porté par GENCI, avec un cofinancement de la stratégie nationale quantique au titre de France 2030. Autrement dit, la commande publique européenne finance un constructeur européen, exactement le mécanisme que la France veut généraliser par le Quantum Act.
Le contenu industriel suit la même logique. Les dispositifs quantiques ont été fabriqués sur la ligne pilote de Quandela à Palaiseau, l’intégration finale réalisée à Massy, et les modules cryogéniques conçus par un partenaire allemand près de Munich. Environ 80 % des composants, et l’ensemble des composants critiques, sont d’origine européenne.
Lucy est couplée au supercalculateur Joliot-Curie et destinée à être connectée au supercalculateur exascale franco-européen Alice Recoque. C’est le sens du calcul hybride : la machine quantique ne remplace pas le calculateur classique, elle traite les fragments de problème où elle apporte un gain, le reste demeurant du ressort du calcul conventionnel. Cette articulation entre ressources spécialisées et infrastructure généraliste devient d’ailleurs le sujet central de tout le secteur, y compris pour les usages grand public, où l’arbitrage de la ressource disponible se traduit désormais par des quotas indexés sur la puissance de calcul consommée.
Le Quantum Act et son calendrier réel
C’est le point sur lequel l’information a le plus évolué depuis mai. Le texte existe, mais il n’est ni adopté ni imminent.
- La Commission européenne a ouvert un appel à contributions fin octobre 2025, en annonçant alors une adoption prévue en 2026.
- Le 23 avril 2026, le Parlement européen, le Conseil et la Commission ont adopté une feuille de route commune qui fixe désormais le Quantum Act au troisième trimestre 2027.
- Le gouvernement français évoque, dans sa communication du 22 mai 2026, un futur Quantum Act attendu en 2027, ce qui recoupe ce calendrier.
- Le texte poursuit trois objectifs annoncés : stimuler la recherche et l’innovation, développer les capacités industrielles y compris les lignes pilotes, et renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement.
- Il doit s’articuler avec la stratégie Quantum Europe, le Chips Act, l’entreprise commune EuroHPC et le programme IRIS².
La position française y ajoute une demande précise : une commande publique mutualisée d’ordinateurs quantiques et des feuilles de route technologiques communes entre États membres. Paris souhaite constituer une coalition avec l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas et la Pologne pour lancer un programme d’achats de supercalculateurs conçus, fabriqués et exploités par des entreprises européennes, l’argument avancé étant la réduction de l’exposition aux législations extraterritoriales. Ce souci d’indépendance vis-à-vis des fournisseurs non européens traverse l’ensemble du numérique, jusqu’aux outils de travail quotidiens, où le choix d’un modèle conditionne l’endroit où transitent les données, question que nous abordons dans notre comparatif Gemini ou ChatGPT en 2026.
Le glissement de 2026 au troisième trimestre 2027 n’est pas anecdotique. Il signifie que la préférence européenne dans les achats publics quantiques ne sera pas opposable avant plusieurs années, alors que les commandes se décident maintenant.
Deux doctrines opposées
Au-delà des montants, ce sont deux conceptions du rôle de l’État qui se font face, et elles n’engagent pas les mêmes risques.
Le choix américain est celui de l’actionnariat. En prenant une participation minoritaire au capital des entreprises aidées, l’administration capte une partie de la valeur créée si le pari réussit. La contrepartie est une exposition directe : si les valorisations se dégonflent, la perte est publique. Or plusieurs des sociétés concernées affichent des revenus très faibles au regard de leur capitalisation, ce que les commentateurs financiers ont immédiatement relevé.
Le choix français est celui du client. L’État n’entre pas au capital, il s’engage à acheter sur la durée, avec des jalons techniques et une sélection progressive. Le risque est différent : il porte sur la capacité des entreprises à tenir les échéances, et sur la pertinence des spécifications définies des années à l’avance. En contrepartie, l’État ne subit pas les mouvements de marché et conserve la main sur la commande.
Aucune des deux approches n’est démontrée. La première parie sur le marché pour trier les technologies, la seconde sur l’administration. La question ouverte est celle du volume : l’instrument français suppose une commande publique suffisamment large pour faire vivre une filière, ce qu’un seul État ne peut probablement pas assurer. C’est précisément pour cela que la mutualisation européenne est présentée comme la condition de réussite, et non comme un supplément d’âme. La même logique de dépendance vaut d’ailleurs pour les outils logiciels, dont l’intégration se fait aujourd’hui autour de quelques modèles dominants, comme l’a illustré l’intégration de plusieurs modèles concurrents dans Canva.
Pour une entreprise française qui n’évolue pas dans ce secteur, la conséquence pratique est limitée à court terme, mais une échéance mérite d’être anticipée : la migration post-quantique. Les algorithmes de chiffrement à clé publique utilisés aujourd’hui pour sécuriser les échanges web et les signatures électroniques deviendront vulnérables le jour où une machine suffisamment puissante existera. Les données chiffrées aujourd’hui et interceptées peuvent être conservées pour être déchiffrées plus tard, ce qui rend le sujet actuel même si la machine ne l’est pas. Les organisations manipulant des données à longue durée de sensibilité, notamment dans la santé, le juridique et l’assurance, ont intérêt à inscrire cette transition à leur feuille de route sans attendre une contrainte réglementaire.
Ce qu’on nous demande le plus souvent.
Quel montant a réellement été annoncé le 22 mai ?
1,55 milliard d’euros au total : un milliard pour le plan quantique sur 2026-2030 et 550 millions pour un futur programme européen de semi-conducteurs, les deux prélevés sur France 2030. Le second volet a souvent été omis.
Comment se décomposent les 3,3 milliards ?
1,8 milliard pour la stratégie nationale quantique lancée en janvier 2021 sur 2021-2025, 500 millions pour le programme Proqcima lancé en 2024, et le milliard annoncé en mai 2026. L’effort cumulé depuis 2021 atteint ainsi 3,3 milliards d’euros.
Quand le Quantum Act sera-t-il adopté ?
Il est désormais programmé pour le troisième trimestre 2027, selon la feuille de route commune adoptée le 23 avril 2026 par le Parlement, le Conseil et la Commission. Une adoption en 2026 avait initialement été évoquée en octobre 2025.
Qu’est-ce que le programme Proqcima ?
Un programme d’achats publics lancé en 2024, piloté par la Direction générale de l’armement, reposant sur un accord-cadre de quinze ans avec cinq entreprises françaises. Objectif : au moins deux prototypes d’ordinateurs quantiques universels à 128 qubits logiques d’ici 2032.
Où en sont les entreprises françaises ?
Pasqal est entrée au Nasdaq le 28 août 2026 avec environ 360 millions de dollars levés. Quandela exploite Lucy au Très Grand Centre de calcul et prépare Canopus. Alice & Bob, Quobly et C12 poursuivent leurs travaux dans le cadre de Proqcima.
Quand des applications concrètes ?
Les feuilles de route publiées visent quelques dizaines de qubits logiques vers 2027-2028, une sélection des trois meilleures technologies françaises en 2028 et des prototypes universels en 2032. Aucun usage bureautique ou grand public n’est annoncé.
- Gouvernement français, communication du 22 mai 2026 sur l’investissement d’un milliard d’euros dans le quantique via France 2030 et sur la position défendue dans le cadre du futur Quantum Act.
- Département du Commerce des États-Unis et NIST, annonce du 21 mai 2026 relative à la signature de neuf lettres d’intention pour 2,013 milliards de dollars au titre du CHIPS and Science Act.
- Commission européenne, appel à contributions d’octobre 2025 sur le futur Quantum Act, et feuille de route interinstitutionnelle du 23 avril 2026 fixant l’échéance au troisième trimestre 2027.
- CEA, GENCI et Quandela, communications relatives à la livraison et à l’inauguration de l’ordinateur quantique photonique Lucy au Très Grand Centre de calcul.
- Documentation publique du programme Proqcima, calendrier de sélection et objectifs à l’horizon 2032.
- Communications de Pasqal et couverture financière relative à son introduction au Nasdaq du 28 août 2026 et au processeur Vela annoncé en juin 2026.
WY-Créations conçoit des sites internet et construit des stratégies de visibilité pour les artisans, les TPE, les PME et les professions libérales depuis 2018. Cet article distingue les montants engagés des intentions annoncées, et ne constitue ni un conseil en investissement ni une analyse financière. Pour aller plus loin : les avis clients ou nous écrire.
Savez-vous où sont hébergées les données de votre site ?
La souveraineté numérique commence bien avant le quantique : localisation des serveurs, propriété du nom de domaine, réversibilité des accès.