269 lycées à l’arrêt
et pas une seule poursuite depuis.
Le 10 octobre 2025, quatre-vingts pour cent des lycées publics d’une région française perdent l’accès à leurs réseaux. Onze mois plus tard, le groupe responsable trône toujours en tête des classements mondiaux, avec plus de mille trois cents victimes revendiquées sur douze mois. Aucun gouvernement n’a inculpé quiconque.
Ce qui s’est passé
Un vendredi, à la veille des vacances de la Toussaint. Le choix du moment n’a rien d’accidentel : équipes techniques en effectif réduit, décideurs dispersés, délai maximal avant que quelqu’un s’aperçoive de l’ampleur des dégâts.
- 10 octobre 2025 : le système d’information des lycées publics tombe. Quatre-vingts pour cent des 269 établissements perdent l’accès aux réseaux et à internet. Les équipes suspendent tout pour contenir la propagation.
- Le même jour : cellule de crise activée avec les rectorats, un prestataire spécialisé, l’agence nationale de sécurité des systèmes d’information et la gendarmerie. Plainte déposée.
- 13 octobre : Qilin revendique sur son site vitrine et publie des échantillons. La Région ordonne de maintenir tous les ordinateurs éteints.
- 16 octobre : réunion avec les recteurs d’Amiens et de Lille. Consigne réaffirmée de n’utiliser aucun matériel, professionnel ou personnel, sur les réseaux des établissements.
- Fin octobre : les 5 255 postes administratifs sont nettoyés et remis en service. Les 55 000 postes pédagogiques restent hors service à l’approche de la rentrée.
Cent soixante-dix-sept agents ont été mobilisés. La décision d’éteindre l’ensemble du parc, spectaculaire vue de l’extérieur, relève du manuel : un rançongiciel se propage par le réseau, et une machine allumée est une machine qui peut être atteinte ou réinfecter les autres une fois le nettoyage entamé. Le coût de cette mesure se paie en semaines de travail dégradé.
Le système d’information des lycées est indépendant de celui du Conseil régional, qui n’a pas été touché. Les espaces numériques de travail, hébergés séparément, ont continué de fonctionner : c’est ce qui a permis de maintenir un lien entre enseignants, élèves et familles.
Ce qui a été volé
Le groupe revendique environ un téraoctet exfiltré des serveurs, soit un millier de gigaoctets. Des échantillons ont été mis en ligne pour appuyer la revendication, et des observateurs indépendants ont pu en constater le contenu.
On y trouve des pièces d’identité, passeports et cartes nationales, y compris étrangères. Des relevés de notes et des bulletins scolaires. Des rapports d’incidents disciplinaires, dont un survenu pendant un cours. Des curriculum vitae et des documents de ressources humaines concernant le personnel.
Ce mélange constitue exactement ce qu’il faut pour construire une usurpation d’identité crédible, ou pour rédiger un message d’hameçonnage qu’un parent d’élève ouvrira sans hésiter. La différence avec une fuite d’adresses électroniques tient à cette combinaison : un document officiel scanné associé à un nom, une date de naissance et un établissement ne se remplace ni ne s’annule.
L’exposition concerne donc des mineurs, dont les données resteront exploitables pendant des décennies. Ce type de compromission massive de fichiers administratifs suit une mécanique désormais familière, comparable à ce que nous décrivions à propos du milliard de données clients dérobées via Salesforce.
La franchise Qilin
Qilin n’est pas une bande de pirates au sens où on l’imagine. C’est une entreprise de services qui loue son outillage à des opérateurs indépendants et prélève une commission.
Apparu en juillet 2022 sous le nom d’Agenda, rebaptisé quelques semaines plus tard, le groupe développe et maintient le chiffreur, l’infrastructure de négociation et le site de publication. Des affiliés recrutés sur les forums criminels mènent les intrusions et conservent entre soixante-dix et quatre-vingts pour cent des rançons perçues, dont le montant s’échelonne le plus souvent de cinquante mille à huit cent mille dollars.
Cette structure décentralisée est ce qui rend le groupe si difficile à faire tomber. L’arrestation d’un affilié ne perturbe pas l’ensemble : les autres continuent, et le noyau technique reste intact. La méthode employée est la double extorsion, les données étant volées avant d’être chiffrées, afin de disposer d’un moyen de pression même si la victime dispose de sauvegardes.
Le secteur éducatif occupe une place particulière dans les cibles. Un établissement scolaire concentre des données très sensibles, dont beaucoup concernent des mineurs, sur des infrastructures rarement dimensionnées pour résister à une intrusion sérieuse. Les budgets informatiques y arbitrent entre équiper des salles et sécuriser un réseau, et le second poste perd presque toujours. Les affiliés le savent : le rapport entre l’effort d’intrusion et la pression exercée sur la victime y est exceptionnellement favorable, puisqu’une rentrée scolaire ne se reporte pas.
Le nom renvoie à une créature de la mythologie chinoise, mais les indices techniques pointent vers la Russie : artefacts de code en langue russe, et politique constante d’évitement des pays de la Communauté des États indépendants. Aucune attribution gouvernementale formelle n’a jamais été prononcée. Cette montée en puissance des modèles par abonnement criminel confirme ce que relevaient les rapports européens sur les administrations publiques devenues cible prioritaire.
Quatre ans sans poursuite
Voilà le fait le plus difficile à admettre, et le moins commenté. Le groupe qui a paralysé deux académies françaises n’a fait l’objet d’aucune action judiciaire ni d’aucune mesure coercitive.
- Aucune arrestation liée au groupe n’a été rendue publique.
- Aucune inculpation n’a été prononcée par une autorité judiciaire.
- Aucune sanction financière internationale ne vise ses opérateurs.
- Aucune saisie d’infrastructure n’a été annoncée.
- Aucun avis conjoint des agences de cybersécurité américaines ne lui a été consacré, alors que ces mêmes agences en ont publié pour Akira, Black Basta, BianLian, RansomHub et Gunra.
Les raisons de cette absence tiennent moins à un manque de volonté qu’à une géographie. Les opérateurs présumés se trouveraient dans un pays qui n’extrade pas ses ressortissants, et dont les autorités n’engagent pas de poursuites tant que les victimes se situent hors de sa sphère d’influence. La politique d’évitement systématique des pays de la Communauté des États indépendants, inscrite dans le fonctionnement même du programme, relève moins d’un scrupule que d’un arrangement tacite. Les opérations de démantèlement réussies ces dernières années ont porté sur des infrastructures techniques ou sur des affiliés imprudemment installés ailleurs, jamais sur le noyau d’un tel groupe.
Cette situation dure depuis juillet 2022. Elle a une conséquence pratique pour toute organisation qui planifie sa sécurité : les analyses de risque qui misent implicitement sur un démantèlement à venir n’ont rien pour s’appuyer. Le seul levier disponible se situe à l’intérieur de son propre système d’information. Les autorités françaises maintiennent par ailleurs leur doctrine de non-paiement des rançons, position qui évite d’alimenter l’économie criminelle mais laisse la victime seule face au coût de la reconstruction.
En mars 2026, le groupe a frappé un parti politique allemand, qui a dû déconnecter une partie de ses systèmes et déposer plainte. Aucun secteur, aucun type d’organisation ne se trouve hors de portée.
Ce qui reste, des mois après
L’attention médiatique dure une semaine. Les conséquences s’étalent sur des années, et un précédent britannique en donne la mesure la plus brutale.
En juin 2024, le même groupe attaquait Synnovis, prestataire d’analyses biologiques et de transfusions pour le système de santé publique du Royaume-Uni. Dix-neuf mois plus tard, en janvier 2026, 161 560 comptes rendus d’examens n’avaient toujours pas été saisis dans les dossiers des patients, et 122 incidents affectant la sécurité des patients avaient été recensés. Un hôpital britannique a reconnu qu’une cyberattaque avait contribué au décès d’un patient.
Cet écart entre la durée de l’événement et celle de ses effets explique pourquoi la restauration d’un système d’information ne se compte pas en jours. Même avec des sauvegardes exploitables, chaque machine doit être vérifiée avant remise en production, sous peine de réintroduire le logiciel malveillant dans un réseau tout juste assaini. Sur soixante mille postes, l’arithmétique est impitoyable.
Pour les lycées concernés, la période s’est traduite par un enseignement en mode dégradé : appel fait depuis des téléphones personnels, supports de cours transportés sur clés USB, ordinateurs personnels apportés en classe, spécialités techniques et cours d’informatique tout simplement impossibles. Aucune communication publique consolidée n’a été diffusée depuis sur le bilan final de la remise en service ni sur le devenir des données exfiltrées.
Par où ils entrent
Les équipes de réponse à incident convergent sur un constat qui déçoit ceux qui imaginent des prouesses techniques. L’entrée se fait presque toujours par la porte, avec une clé achetée.
- Des identifiants valides obtenus sur des places de marché criminelles, servant à se connecter à des services exposés : accès distant, portail de connexion sécurisée, environnement de bureau virtuel.
- Ces identifiants circulent généralement entre une semaine et trois mois avant d’être utilisés, ce qui laisse une fenêtre de détection réelle.
- L’exploitation de vulnérabilités dans des applications web ou des équipements réseau, notamment une faille critique de contournement d’authentification affectant un pare-feu largement déployé.
- Dans les interventions documentées en 2025, le chiffrement se déclenche en moyenne 6,1 jours après la première détection de l’intrusion.
- Le déploiement se fait fréquemment par abus des stratégies de groupe, mécanisme d’administration légitime détourné pour diffuser le programme sur l’ensemble du parc.
Ces six jours sont l’information la plus exploitable de tout le dossier. L’attaquant n’arrive pas et ne chiffre pas dans la même heure : il explore, cartographie, récupère des droits supplémentaires et prépare l’exfiltration. Une organisation qui détecte une connexion anormale et réagit dans ce délai évite l’essentiel des dégâts. Encore faut-il regarder.
L’origine de ces identifiants remonte souvent à un vol par logiciel espion sur un poste de travail, parfois personnel, parfois celui d’un prestataire. La chaîne est plus longue que le périmètre que l’organisation croit surveiller.
Ce qu’une entreprise doit en retenir
Une région administre un parc de soixante mille machines avec des équipes dédiées. Un artisan ou un cabinet libéral n’a rien de comparable, et c’est précisément ce qui rend certaines mesures accessibles.
- Une sauvegarde qui n’est pas déconnectée du réseau sera chiffrée avec le reste. Un disque externe rangé dans un tiroir après copie vaut mieux qu’un partage réseau permanent.
- Tester la restauration au moins une fois par an. Une sauvegarde jamais restaurée est une hypothèse, pas une garantie.
- Activer une authentification renforcée sur tous les accès distants, messagerie comprise. C’est ce qui neutralise un identifiant volé, principal vecteur documenté.
- Tenir à jour les équipements exposés sur internet : pare-feu, routeur, portail d’accès distant, système de vidéosurveillance. Ce sont eux qui font l’objet des exploitations documentées.
- Savoir qui appeler avant d’en avoir besoin, et disposer des coordonnées sur un support qui ne dépend pas du système d’information.
- Débrancher plutôt que d’éteindre proprement en cas de suspicion, et ne pas payer. Les autorités françaises maintiennent cette position, et le paiement ne garantit ni la restitution ni la non-publication.
Un dernier point, souvent négligé par les petites structures. Les collectivités de taille modeste sont devenues des cibles courantes précisément parce qu’elles disposent de données sensibles sans avoir les moyens d’une grande organisation, comme le montre notre article sur les mairies de province visées par les attaquants. Le raisonnement selon lequel une petite entreprise n’intéresse personne ne correspond plus à la réalité économique de ces groupes : leurs affiliés cherchent le rapport entre l’effort et le gain, pas le prestige de la victime.
Le cadre réglementaire se durcit en parallèle, avec des obligations de notification et de sécurisation renforcées, sujet développé dans notre article sur le rapport de la CNIL et les règles annoncées.
Ce qu’on nous demande le plus souvent.
Quelle a été l’ampleur exacte de l’attaque ?
Quatre-vingts pour cent des 269 lycées publics touchés à partir du 10 octobre 2025, 60 000 machines à vérifier dont 55 000 postes pédagogiques, 177 agents mobilisés et environ un téraoctet de données revendiqué comme exfiltré par les attaquants.
Quelles données ont été compromises ?
Selon les échantillons publiés par le groupe : pièces d’identité françaises et étrangères, relevés de notes et bulletins, rapports d’incidents disciplinaires, curriculum vitae et documents concernant le personnel. Les espaces numériques de travail, hébergés séparément, n’ont pas été affectés.
Qui est le groupe Qilin ?
Une franchise criminelle apparue en juillet 2022, qui loue son outillage à des affiliés conservant soixante-dix à quatre-vingts pour cent des rançons. Les indices techniques pointent vers la Russie, sans attribution gouvernementale formelle. Plus de 2 100 organisations figurent sur son site de publication depuis 2022.
Le groupe a-t-il été démantelé ?
Non. À ce jour, aucune arrestation, inculpation, sanction ni saisie d’infrastructure n’a visé ce groupe, actif depuis quatre ans et en tête des classements mondiaux. Aucun avis conjoint des agences américaines ne lui a été consacré, contrairement à plusieurs concurrents.
Combien de temps dure une remise en état ?
Bien plus longtemps que la médiatisation. Chaque machine doit être vérifiée avant remise en production. Après une attaque du même groupe contre un prestataire de santé britannique en 2024, plus de 161 000 comptes rendus d’examens n’étaient toujours pas saisis dix-neuf mois plus tard.
Comment ces attaquants entrent-ils ?
Principalement par des identifiants valides achetés sur des places de marché criminelles, utilisés sur des accès distants exposés, et par l’exploitation de vulnérabilités d’équipements réseau. Le chiffrement intervient en moyenne 6,1 jours après la première détection de l’intrusion.
- Communiqués de la Région Hauts-de-France et de la direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt, octobre 2025.
- Service de veille ZATAZ, constatations sur les fichiers mis en ligne par le groupe et part des attaques attribuées à Qilin en France en 2025.
- LeMagIT, analyses de l’activité du groupe et déclarations de Valéry Rieß-Marchive.
- Rapport annuel Black Kite 2026 sur les rançongiciels, pour le décompte des victimes revendiquées entre avril 2025 et mars 2026.
- Travaux publiés par les équipes de réponse à incident sur les vecteurs d’accès initial et les délais observés avant déclenchement du chiffrement.
- Publications relatives aux conséquences durables de l’attaque de juin 2024 contre un prestataire d’analyses biologiques britannique.
WY-Créations conçoit des sites internet et construit des stratégies de visibilité pour les artisans, les TPE, les PME et les professions libérales depuis 2018. Les revendications des groupes criminels sont signalées comme telles et distinguées des constats des autorités. Pour aller plus loin : les avis clients ou nous écrire.
Vos sauvegardes sont-elles déconnectées du réseau ?
Une sauvegarde accessible depuis le réseau sera chiffrée avec le reste. Et une sauvegarde jamais restaurée reste une hypothèse tant qu’on ne l’a pas testée.