Arnaque crypto : 20 000 victimes dans trois pays
12 millions de dollars gelés.
L’opération vise l’approval phishing : une fraude qui pousse la victime à signer elle-même une autorisation donnant à un tiers le droit de vider son portefeuille. Depuis avril, deux éléments nouveaux sont venus compléter le dossier : les mesures publiées par Chainalysis en juin, et la normalisation de l’affichage lisible des transactions, déployée sur un premier portefeuille physique le 8 septembre 2026.
L’opération Atlantic : un démantèlement international
L’opération s’est tenue pendant une semaine, fin mars 2026, au siège londonien de la National Crime Agency. Elle a été co-organisée par quatre institutions : la NCA britannique, les services secrets américains, la Police provinciale de l’Ontario et la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario. La City of London Police et la Financial Conduct Authority ont rejoint l’action, aux côtés d’autres services étrangers.
Le format retenu est celui du sprint : un temps court, des équipes rassemblées physiquement, un partage de renseignement en temps réel. Des sociétés privées d’analyse blockchain, dont TRM Labs et Chainalysis, ont travaillé aux côtés des enquêteurs pour tracer les flux pendant que les fonds étaient encore récupérables. Cette configuration explique le nombre de gels obtenus en si peu de jours.
Miles Bonfield, directeur adjoint des enquêtes de la NCA, présente l’opération comme une démonstration de ce que permet le travail conjoint entre agences internationales et acteurs privés. Il évoque des milliers de victimes protégées au Royaume-Uni et à l’étranger. Une technique qui s’appuie sur des fragilités structurelles bien identifiées, dans un secteur où les vulnérabilités de l’écosystème crypto font déjà l’objet de travaux prospectifs.
Au-delà des fonds gelés, l’opération a permis d’alerter des victimes potentielles et d’interrompre des transferts frauduleux encore en cours.
Impact immédiat de l’opération AtlanticCe que disent réellement les chiffres
Les montants annoncés ont beaucoup circulé, souvent mal interprétés. Trois précisions s’imposent avant toute lecture de ce bilan.
- Les deux montants ne s’additionnent pas. Les 12 millions de dollars gelés font partie des 45 millions identifiés. Le total n’est donc pas de 57 millions : environ 33 millions restent tracés sans avoir pu être bloqués.
- Les 20 000 correspondent à des adresses de portefeuilles reliées à des victimes, pas à des personnes formellement identifiées. Une même personne peut détenir plusieurs adresses.
- La couverture dépasse largement trois pays. Les services américains parlent de plus de trente pays concernés ; le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis sont ceux où les victimes ont été traitées en priorité.
Sur les 20 000 adresses repérées, environ 3 000 victimes ont été contactées directement pendant la semaine d’opération, pour les avertir que leur portefeuille était compromis. Plus de 120 noms de domaine servant aux fausses plateformes ont également été perturbés. Une victime britannique aurait perdu à elle seule plus de 52 000 livres sterling.
Le chiffre des victimes reste un plancher, pas un total. Les escroqueries à l’investissement font partie des fraudes les moins déclarées, par méconnaissance du recours possible autant que par gêne.
Qu’est-ce que l’approval phishing ?
L’approval phishing n’exploite aucune faille logicielle. Il détourne une fonction parfaitement légitime des contrats intelligents : l’autorisation de dépense. Pour qu’une application décentralisée puisse échanger des jetons pour le compte d’un utilisateur, celui-ci doit d’abord signer une transaction qui accorde à un contrat le droit de manipuler ces jetons.
Cette autorisation est souvent accordée sans plafond et sans date d’expiration. Une fois signée, elle reste active tant qu’elle n’est pas révoquée manuellement. L’escroc n’a plus besoin ni du mot de passe, ni de la phrase de récupération, ni d’une nouvelle validation : il déclenche le transfert au moment de son choix, parfois des semaines après la signature.
C’est ce décalage qui rend la fraude si difficile à repérer. La victime signe une opération qui semble anodine, ne constate aucune perte immédiate, et découvre son portefeuille vidé bien plus tard. Le levier reste psychologique avant d’être technique, exactement comme dans les campagnes de courriels malveillants analysées par Barracuda Networks.
Phishing classique
Objectif : voler des identifiants.
Cible : mots de passe et sessions.
Méthode : faux sites de connexion.
Détection : souvent rapide, la victime perd l’accès.
Protection : l’authentification à deux facteurs reste efficace.
Approval phishing
Objectif : obtenir une autorisation de dépense.
Cible : les jetons détenus par le portefeuille.
Méthode : fausse plateforme d’investissement.
Détection : souvent tardive, l’accès reste normal.
Protection : lecture puis révocation des autorisations.
Le déroulé d’une arnaque
Les réseaux visés par l’opération Atlantic suivaient un déroulé stable. Les analystes de Chainalysis soulignent que la manipulation commence longtemps avant la moindre transaction, parfois plusieurs semaines ou plusieurs mois en amont.
1. Premier contact
Le contact arrive par un réseau social, une messagerie ou une publicité ciblée. L’escroc se présente en mentor financier ou noue une relation sentimentale. Le sujet de l’investissement n’est abordé qu’après.
2. Construction de la confiance
Faux relevés, captures de gains, témoignages fabriqués. Un premier retrait de faible montant est parfois autorisé, justement pour lever les doutes. Cette étape peut durer des mois avant la demande décisive.
3. La signature
La victime est dirigée vers un site qui affiche une demande de connexion de portefeuille. L’écran de validation présente des données brutes illisibles. Elle approuve, convaincue d’activer un placement.
4. La vidange
Les fonds partent vers des adresses contrôlées, puis sont fragmentés à travers des mélangeurs et des plateformes d’échange. L’opération peut intervenir bien après la signature.
Cette mécanique rejoint les techniques d’ingénierie sociale identifiées par la CNIL : l’attaquant travaille la confiance humaine avant d’exploiter la moindre couche technique.
L’ampleur mesurée sur la blockchain
Le 17 juin 2026, Chainalysis a publié une étude consacrée à ce type de fraude. Les données confirmées à la lecture de la chaîne font état d’au moins 14 milliards de dollars encaissés par des adresses d’escroquerie sur l’année 2025. L’entreprise projette jusqu’à 17 milliards à mesure que de nouvelles adresses seront attribuées : cette seconde valeur est une estimation, pas un montant constaté.
Deux tendances ressortent. Le paiement moyen envoyé à une adresse frauduleuse a progressé de 253 % sur un an, pour atteindre environ 2 764 dollars. Et les opérations recourant à l’intelligence artificielle se révèlent 4,5 fois plus rentables que les autres, les usurpations d’identité ayant augmenté de plus de 1 400 %.
L’angle d’attaque des enquêteurs tient à une faiblesse des fraudeurs : la réutilisation. Mêmes portefeuilles, mêmes contrats bénéficiaires, mêmes circuits d’encaissement d’une victime à l’autre. Une piste isolée en révèle souvent des dizaines. L’opération Spincaster, menée en 2024 sur le même principe, avait traité plus de 7 000 pistes d’enquête et permis de traiter environ 162 millions de dollars de pertes.
La riposte technique : la signature lisible
La cause première de cette fraude est un problème d’affichage. Au moment de valider, la plupart des portefeuilles présentent une suite hexadécimale que personne ne peut interpréter. L’utilisateur approuve ce que l’interface lui raconte, pas ce que la transaction exécute.
Le 12 mai 2026, la Fondation Ethereum a lancé Clear Signing, un standard ouvert destiné à remplacer ces données brutes par une description en langage clair. L’ensemble repose sur trois composants : la norme ERC-7730, un format décrivant les fonctions d’un contrat en texte lisible ; un registre public de ces descriptions ; et la norme ERC-8176, qui permet à des auditeurs d’attester cryptographiquement de leur exactitude.
Le standard vient de Ledger, qui l’avait formalisé en 2024 avant d’en transférer la gouvernance à la Fondation Ethereum pour en garantir la neutralité. Le déploiement progresse : le nombre de descriptions publiées a augmenté d’environ 28 % entre mai et fin juillet 2026, et Trezor a activé la fonction sur ses appareils le 8 septembre 2026.
La situation en France
Aucun service français ne figure parmi les co-organisateurs de l’opération Atlantic. Le phénomène est pourtant documenté sur le territoire, avec un cadre de vérification accessible à tout épargnant.
- Le baromètre AMF de l’épargne 2025 indique que 16 % des Français déclarent avoir déjà été victimes d’une escroquerie sur un placement financier, une proportion qui monte à 29 % parmi les détenteurs de crypto-actifs.
- Le règlement européen MiCA encadre les prestataires depuis 2025, en complément de l’enregistrement national délivré par l’AMF. Une liste blanche permet de vérifier si un acteur est autorisé avant tout versement.
- Les listes noires AMF et ACPR recensent les sites signalés. Elles s’allongent en continu, ce qui signifie aussi qu’une plateforme absente de la liste n’est pas pour autant fiable.
- Les faux services de récupération de fonds constituent une seconde vague : la victime est recontactée par de prétendus avocats ou agents publics qui réclament des frais d’avance. L’AMF rappelle qu’elle ne contacte jamais spontanément un épargnant à ce titre.
Les autorités constatent également la montée des faux articles de presse et des vidéos truquées mettant en scène des personnalités connues. Ce déplacement vers des supports crédibles a été anticipé par les plateformes, comme le montrent les protections déployées par Meta sur WhatsApp et Messenger, dont la portée reste limitée face à une fraude qui se conclut sur la blockchain.
Une plateforme illégale ne laisse aucun recours amiable : le médiateur de l’AMF n’intervient que pour les acteurs autorisés. Reste le dépôt de plainte, à engager sans attendre la disparition du site.
Comment se protéger des arnaques crypto
La vigilance porte sur un moment précis : celui de la signature. Tout le reste en découle.
- Lire ce que l’on signe. Une demande d’autorisation illimitée sur un jeton n’a rien d’une simple connexion. Un portefeuille compatible avec l’affichage lisible réduit fortement le risque.
- Révoquer les autorisations anciennes. Les explorateurs de blockchain permettent de lister les contrats autorisés sur une adresse et d’annuler ceux qui ne servent plus.
- Séparer les usages. Un portefeuille dédié aux interactions avec des applications, contenant peu de fonds, protège le portefeuille principal.
- Se méfier des rendements garantis. Aucun placement légitime ne promet un gain élevé sans risque, et aucun ne réclame un accès à vos fonds.
- Vérifier l’autorisation du prestataire auprès de l’AMF avant tout versement, plutôt qu’après.
- Utiliser un portefeuille physique pour la conservation longue durée, en gardant à l’esprit qu’il ne protège pas d’une autorisation signée volontairement.
Contact non sollicité
Forme : message privé ou publicité ciblée.
Promesse : gains rapides et sans risque.
Réaction : ignorer et bloquer.
Urgence artificielle
Technique : offre à durée limitée.
But : empêcher la vérification.
Réaction : prendre son temps.
Prétexte : activer le placement. Réalité : autoriser un contrat à déplacer vos jetons. Réaction : refuser tant que le libellé n’est pas compréhensible.
Ce qu’on nous demande le plus souvent.
Combien de victimes ont été identifiées ?
Plus de 20 000 adresses de portefeuilles liées à des victimes ont été repérées, réparties sur plus de trente pays. Le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis sont les trois pays où ces victimes ont été traitées en priorité. Environ 3 000 personnes ont été contactées directement pendant la semaine d’opération.
Combien d’argent a été gelé ?
Plus de 12 millions de dollars de fonds suspects ont été gelés. Ces 12 millions font partie des 45 millions de dollars identifiés à l’échelle mondiale : les deux montants ne s’additionnent pas. Environ 33 millions restent tracés sans avoir pu être bloqués à ce stade.
Qu’est-ce que l’approval phishing ?
Une fraude qui détourne l’autorisation de dépense des contrats intelligents. La victime signe une transaction accordant à un contrat le droit de déplacer ses jetons, en croyant activer un placement. L’escroc déclenche ensuite le transfert au moment de son choix, parfois longtemps après la signature.
Qui a participé à l’opération Atlantic ?
Quatre co-organisateurs : la National Crime Agency britannique, les services secrets américains, la Police provinciale de l’Ontario et la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario. La City of London Police et la Financial Conduct Authority ont rejoint l’action, avec des sociétés privées d’analyse blockchain.
L’authentification à deux facteurs protège-t-elle ?
Non, pas contre cette fraude. L’autorisation a été accordée volontairement par la victime et inscrite sur la blockchain. Aucune validation supplémentaire n’est requise ensuite pour transférer les fonds, et l’opération est irréversible une fois exécutée.
Peut-on annuler une autorisation déjà signée ?
Oui, tant que les fonds n’ont pas été déplacés. Les explorateurs de blockchain permettent de lister les contrats autorisés sur une adresse et de révoquer ceux qui ne sont plus utilisés. Cette révocation est une transaction, elle a donc un coût en frais de réseau.
Qu’est-ce que la signature lisible ?
Un standard ouvert lancé le 12 mai 2026 par la Fondation Ethereum, reposant sur les normes ERC-7730 et ERC-8176. Il remplace les données brutes affichées au moment de valider par une description en langage clair. Trezor a activé la fonction sur ses appareils le 8 septembre 2026.
Que faire en France après une escroquerie ?
Déposer plainte auprès de la police ou de la gendarmerie. Le médiateur de l’AMF n’intervient que si la plateforme est autorisée en France. Attention à la seconde vague : les prétendus services de récupération de fonds réclamant des frais d’avance sont eux-mêmes des escroqueries.
- National Crime Agency — Communiqué officiel sur l’opération Atlantic, 9 avril 2026, avec la déclaration de Miles Bonfield
- United States Secret Service — Bilan de l’opération Atlantic et périmètre géographique
- TRM Labs — Participation du secteur privé et description du format sprint
- Chainalysis — Étude sur l’approval phishing publiée le 17 juin 2026
- Chainalysis — Crypto Crime Report 2026, volet escroqueries
- Ethereum Improvement Proposals — Spécification ERC-7730, format de signature lisible
- Autorité des marchés financiers — Mise en garde sur les arnaques aux crypto-actifs
- Europol Cybercrime — Ressources sur la cybercriminalité organisée
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